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Le revers des cartes

On se préoccupe — à juste titre — de l’avers des cartes, rarement de leur revers. Nous nous sommes efforcés de reproduire au plus près les tarots d’Oswald Wirth, que ce soit pour les lames de 1889 ou celles de 1926, jusqu’à y laisser quelques imperfections qui lui conservent son authenticité, et nous transmettent quelque chose de l’âme de Wirth et de ceux qui, avec lui, ont contribué à leur réalisation.

De la réflexion…

Si le revers des lames réalisées en 1889 nous est connu, puisque le jeu nous est parvenu fini, contrecollé sur un support vert clair, en revanche aucune indication ne nous a été laissée quant à celles de 1926, puisqu’elles ont été livrées en planches sur papier fin, ce qui laissait à leur acquéreur la latitude de les conserver telles quelles, ou de les contrecoller et les découper, afin de les utiliser plus commodément. Oswald Wirth lui-même suggère dans son ouvrage de découper les cartes. Un exemple nous est connu de lames de 1926 contrecollées elles aussi sur un support vert clair, mais rien ne permet de penser que c’était la volonté de Wirth. D’autre part, comme nous proposons ensemble les deux jeux (et bien qu’ils ne soient pas tout à fait de la même taille), il nous a semblé utile de distinguer les deux versos.

Dans notre objectif de restitution de l’œuvre de Wirth, il nous a tout de suite paru évident qu’il nous fallait proposer des cartes finies, contrecollées, prêtes à l’usage. Pourquoi Wirth n’avait-il pas, comme en 1889, proposé son jeu de tarot « prêt à l’emploi » ? Sans doute l’aurait-il fait s’il l’avait pu, puisqu’il se sent obligé dans son livre d’inviter le lecteur à découper les planches pour pouvoir disposer les cartes à sa guise. Et s’il ne l’a pas fait, c’est sans doute par manque de moyens financiers : il n’avait plus, comme en 1889, le riche soutien de Stanislas de Guaita.
Il nous fallait donc trouver un moyen d’habiller le revers des cartes.

…au choix du motif…

Le motif s’est imposé assez rapidement : il nous a paru logique de reproduire à l’identique au dos des lames les quatre lettres T A R O disposées en croix qui ornent le verso de la couverture du livre. La couleur du motif — l’or — répond à la teinte or qui habille de symboles le recto de la plupart des cartes de 1926. Notez que les points dorés, s’ils sont régulièrement rangés en quinconce, et à égale distance les uns des autres, ont tous une forme légèrement irrégulière, comme s’ils avaient été posés avec un pinceau très fin. Ils répondent ainsi aux points qui recouvrent l’Ankh, au centre du motif créé par Oswald Wirth.
Le choix parut moins évident pour la couleur de fond. On rejeta les couleurs qui ne s’accordent pas avec l’or, en particulier le vert clair des lames de 1889. Il ne nous restait alors que des couleurs sombres, telles le noir, le bleu nuit, ou… le rouge. Et là, c’est Oswald Wirth lui-même qui nous a soufflé la réponse à notre question. N’oublions pas qu’il était franc-maçon !

…et à celui de la couleur.

Observons les lames n°2 des deux tarots d’Oswald Wirth, celle de 1889 et celle de 1926. On s’aperçoit qu’elles diffèrent par bien des points, mais j’ai déjà expliqué ces différences. Regardons seulement les colonnes : noire et rouge en 1889, bleue et rouge en 1926. N’entrons pas ici dans une exégèse de la symbolique maçonnique. Retenons seulement que l’on commence par la colonne noire (c’était déjà le cas dans le culte d’Isis évoqué sur la lame de 1889) ou bleue, pour aller vers la colonne rouge. Pas de vert, donc…

L’idée nous est venue que, peut-être, le choix du vert venait de l’imprimeur Poirel qui aurait disposé d’une carte assez rigide de cette couleur. Pure spéculation, mais pourquoi pas ? Il nous faut aussi prendre en compte la présence, autour de Wirth à cette époque, de plusieurs personnes férues d’alchimie. Et on sait l’importance que les alchimistes donnent au vert ! Notons au passage que Wirth publiera plus tard une traduction en français du Serpent Vert de Gœthe. Le noir et le bleu sont signes de réceptivité et de commencement. Le vert représente l’entrée sur la voie de la connaissance. Ces trois couleurs évoquent donc, de manière subtilement différente, un départ.

La Symbolique maçonnique.

Mais le doute subsiste encore. Entrons plus avant dans la symbolique maçonnique, si chère à Oswald Wirth. Les deux colonnes évoquent — entre autres choses — une évolution du passif vers l’actif, du réceptif vers l’émissif. La colonne rouge est active et émissive. On ne s’étonnera pas que sa couleur corresponde aux degrés supérieurs de la branche qualifiée d’écossaise de la franc-maçonnerie. Et le vert ? Justement : les premiers degrés des rites écossais (Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) ou Rite Écossais Rectifié (RER) portent précisément le nom de Loges Vertes. En revanche, les degrés les plus élevés du REAA constituent les Loges Rouges. Or, Oswald Wirth faisait partie de la franc-maçonnerie écossaise. À ce stade de notre réflexion, le choix du rouge nous parut évident. Le cheminement de quarante années de travail de Wirth ne pouvait aboutir qu’à cette couleur. C’est aussi celle du cinabre, objectif du travail des alchimistes orientaux. Et plus précisément (puisque c’est la couleur que nous avons finalement choisi) le rouge ponceau. C’est la couleur des hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté que pratiquait Oswald Wirth.